Société d’art et d’Histoire du Mentonnais

L’occupation italienne de Menton vue à travers le fonds Giuseppe Frediani

lundi 10 août 2009 par Jean Louis PANICACCI

Lors de la réédition de notre Menton dans la tourmente, en décembre 2004, nous avions intégré des éléments d’information puisés dans l’ouvrage consacré par Davide Rodogno, en 2003, aux politiques d’occupation de l’Italie en Méditerranée, faisant allusion au fonds Giuseppe Frediani conservé à l’Istituto pavese per la storia della Resistenza e dell’età contemporanea de Pavie, notamment au reportage effectué à Menton par le photographe pavesan Giuseppe Chiolini à l’été 1942 et à une maquette en plastique du projet de reconstruction de la « cité des citrons ». En revanche, nous ignorions que l’ancien commissaire civil de Menton du 11 septembre 1941 au 30 novembre 1942 avait tenu un journal d’octobre 1941 à octobre 1942, puis avait publié ses mémoires en 1990 (La pace separata di Ciano, édités chez Bonacci à Rome), préfacés par le grand historien Renzo De Felice.
Les lignes qui suivent constituent une réactualisation des connaissances à partir des recherches effectuées à Pavie les 20 et 21 octobre 2007 dans les archives de l’IPSREC.

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Le commissaire civil entouré de sa femme et de trois officiers devant la résidence de Garavan

Le fonds Frediani comprend [1]), pour sa partie mentonnaise, plusieurs séries de photos, [2]le long rapport transmis au président de la CIAF le 1er juin 1942, le journal manuscrit rédigé sur un éphéméride (251 pages petit format) [3] et l’ouvrage à partir duquel nous allons exploiter quelques analyses, sans être forcément dupe de la « reconstruction » historique opérée par l’auteur écrivant 48 ans après les faits relatés, ce qui lui permet d’apparaître sous un aspect plus sympathique que celui dont se souviennent ceux qui l’ont connu à Menton.

Commençons par quelques approfondissements concernant le parcours du « proconsul » qui souhaitait modifier profondément la « Perle de la France » : nous apprenons que l’aspirant Mario Lalli, du 22e RI de la division Cremona, tué devant le fortin du Pont Saint-Louis le 23 juin 1940, avait été son étudiant à l’université de Pise (p.87), université au sein de laquelle les autonomistes corses étaient très actifs, d’où son souhait -non exaucé- d’être nommé auprès de la Délégation CIAF d’Ajaccio (p.89-90), qu’il était présent à Bordighera lors de l’entrevue entre Mussolini et Franco du 13 février 1941 (p.94), en profitant pour visiter Menton et se rendre compte du travail à accomplir afin de lui restituer son visage initial, qu’il fut chargé, en juin 1942, par son « parrain » Ciano -toscan comme lui- d’initier une prise de contact avec les Alliés à Lisbonne par l’intermédiaire de personnalités belges, polonaises et russes résidant à Nice et à Menton (p.129-130,140-143, 160-161), qu’il fut longuement interrogé par deux officiers du Contre-Espionnage et des Carabiniers (p.168) après la passation des pouvoirs avec le Consul Gino Berri, le 30 novembre 1942, puis convoqué à Gênes le 10 décembre où il fut mis en état d’arrestation pour détournement de fonds (p.171), [4] interné à la prison romaine de Regina Coeli à partir du 24 décembre et traduit devant la Commission de la Déportation le 3 mai 1943, qui le condamna à cinq ans de confine pour menées antinationales (p.176), étant placé en résidence surveillée dans les Abruzzes où il fut libéré par l’avance alliée, les services rendus aux réfugiés polonais lui permettant de devenir officier de liaison des troupes polonaises combattant dans la péninsule en 1944-1945 [5], ce qui l’exonéra des poursuites judiciaires que la plupart des cadres du PNF [6] eurent à endurer après la libération de la plaine du Pô, qu’il s’expatria en Amérique latine durant une vingtaine d’années, oeuvrant comme ingénieur-conseil en agronomie avant de revenir dans la péninsule où il déposa ses archives à l’IPSREC, décédant à Milan en 1997.

 A propos du pillage

"Le premier problème urgent auquel je fus confronté fut le

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Giuseppe Frediani accompagné par deux ballila rend hommage aux patriotes mentonnais de 1848 au Trabuquet (Coll IPSREC Pavie)

rétablissement d’une certaine tranquillité nocturne à cause du petit saccage qui se produisait aux dépens des villas et des habitations (…) Ce ne furent pas les militaires français et italiens qui s’emparèrent du mobilier et de la literie, ils pillèrent plutôt les magasins d’alimentation et de spiritueux (…) Ces responsabilités inattendues de ma charge mentonnaise me firent passer plusieurs nuits d’insomnie. J’obtins trois cents militaires supplémentaires et je fis placer deux blindés au Pont Saint-Louis (…) Ces initiatives mirent fin aux pillages et permirent de bloquer les camionnettes de beaucoup d’antiquaires de Turin, Milan et même Florence, qui venaient acquérir à des prix favorables des pièces de valeur" (p.97-100).

 A propos du sectarisme

« Une nuit de mai 1942, quand prenait forme le projet d’occupation garibaldienne de Nice, quelques individus malintentionnés abattirent le buste de Napoléon III. Je déplorais cet acte et je fis réparer, puis replacer le buste de l’empereur. La démolition du monument de la reine Victoria, érigé de façon provocante devant la maison où mourut en exil Kruger, l’héroïque défenseur des Boers, fut exécutée un peu comme une juste et compréhensible réaction des troupes d’occupation italiennes » (p.101).

 A propos de Jean Durandy

« Avec Durandy, j’avais établi un rapport cordial parce que, à l’occasion de son mariage avec une jeune Alsacienne, il m’avait invité, ainsi que les autorités militaires, à une réception fastueuse dans la belle villa »La Victoire« (…) Les bons rapports se renforcèrent lorsque Durandy sollicita de passer son voyage de noces à Rome et je m’arrangeais pour lui organiser un programme touristique plaisant et lui procurer des facilités de change et même une audience pontificale (…) L’article d’IL NIZZARDO attaquant Durandy fit l’effet d’une mine. Turin [7]me transmit l’ordre de le remplacer alors qu’il venait d’être reçu cordialement par le général Vacca Maggiolini [8] ! J’exécutai à contrecoeur la décision de substitution car, après l’expulsion de Marcel Barneaud [9], il s’était montré réceptif à nos souhaits » (p.103 et 152).

 A propos de la reconstruction

« Il s’agissait d’une œuvre grandiose supervisée par le ministère des Travaux publics, qui avait abordé le problème avec promptitude et compétence technique, après la visite du Duce qui avait affirmé : »Menton doit renaître comme elle était et là où elle était". On réussit à bien travailler malgré la pénurie de matériaux de construction liée à l’état de guerre. Dans ce but fut ouvert à Menton un bureau spécial du Génie civil dirigé par l’Ingénieur en Chef Marletta, secondé par un groupe d’ingénieurs, de géomètres et de techniciens. Après avoir effectué l’inventaire des dégâts subis et des réparations à entreprendre, ces fonctionnaires avaient commencé à travailler avec entrain, lorsque c’était possible avec l’accord des propriétaires sinistrés.

Des contrats réguliers furent signés, contrôlés par le Juge de Paix et par l’Ingénieur en Chef de la Ville Molinari. On pourvut au recrutement des ouvriers et des manœuvres qui, n’étant pas toujours présents sur place, provinrent d’abord de la province d’Imperia, puis de celles plus éloignées. Il fut nécessaire de loger et de ravitailler de 3000 à 4000 personnes [10] (…) L’ensemble des opérations coûtait environ 300 millions. On s’était trouvé face à une véritable mobilisation qui avait transformé Menton en un gigantesque chantier. Un soin particulier fut consacré à restaurer les voies du centre-ville, la Mairie et la place des Arcades [11], ainsi que les palais typiques de l’architecture ligure (…) Devant la vieille cathédrale, où les bombardements avaient ouvert une grosse brèche dans le tissu immobilier, au lieu de reconstruire de vieux immeubles croulants, on pourvut, avec le concours de l’architecte de Pavie Aschieri, à construire un escalier monumental, inspiré par les vieilles structures génoises des « carruggi ». Une fois ce délicat travail achevé, la façade baroque de l’église avec son clocher caractéristique apparut dans toute sa beauté à l’attention des visiteurs ; le peintre florentin Lucerni embellit l’intérieur avec des terres cuites émaillées inspirées par Della Robbia" (p. 106-107).

 A propos de l’assistance

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Visite du préfet à l’administration des territoires occupés G.B Marziali le 14 juin 1942 (Coll IPSREC Pavie)

« Les activités d’assistance, génératrices de bien-être même pour les Français, suscitèrent de la jalousie à Vintimille où l’on affirmait qu’il était agréable de perdre une guerre pour se faire »assister par les hordes fascistes« . Le secrétaire fédéral d’Imperia, Filippi, se lamenta à plusieurs reprises de cette situation et ses protestations furent à l’origine de notables frictions avec moi » (p.114).

 A propos de l’autonomisme

« Grâce à l’activité du poète local Firpo [12], il fut possible de récupérer, sous un vernis français, les racines piémontaises et sardes de Menton, qui paraissaient perdues depuis la cession de la cité en 1861 (…) Firpo republia, avec Nino Lamboglia, des travaux sérieux et surprenants par leurs qualités littéraires. Les premiers essais parurent dans la revue »Intimeglia« éditée par nos soins et devenue le porte-parole apprécié d’une pacifique activité culturelle. Le binôme Lamboglia-Firpo pourvut à remettre en valeur le musée mentonnais (…) Au cours d’une mémorable »tournée« parrainée par l’Académie d’Italie présidée par Luigi Federzoni, Firpo, s’exprimant au nom des vieilles familles mentonnaises, lut ses poèmes inspirés en présence de Farinelli représentant l’université de Turin et des recteurs des universités de Gênes et de Milan (…) Je dus intervenir, après la guerre, pour défendre Ferdinand Saïssi [13], persécuté jusqu’en 1950 » (p.115-116).

 A propos du monument du Pont Saint-Louis

« On eut l’idée de réunir au Pont Saint-Louis les dépouilles des tués dispersées dans plusieurs cimetières civils de la zone. Cette initiative pieuse fut soutenue par le comité national d’hommage aux morts au champ d’honneur si bien que, à proximité du fortin désarmé, furent élevés une croix en granit et quatre sarcophages [14] en pierre devant accueillir deux tués de chaque nation. Du côté italien furent choisis les médailles d’or Ingrao [15] et Lalli qui avaient sacrifié leur vie sur ce secteur du front, du côté français on ne disposait pas des noms. Cette initiative aurait dû témoigner à ceux qui seraient passés par l’unique route unissant l’Italie à la France, la fraternité retrouvée entre les peuples latins [16] » (p.121).Nous livrerons davantage d’extraits significatifs de l’action et des écrits de Giuseppe Frediani dans notre ouvrage L’occupation italienne du sud-est de la France (juin 1940-septembre 1943) à paraître fin 2009.

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Mariage d’un officier italien en 1942, entouré par des Vigili urbani de Milan (Coll IPSREC Pavie)

[1Deux tesi di laurea (mémoires de maîtrise) ont été soutenus à l’université de Pavie à partir de ce fond en 1998 (Paolo Rosselli, L’amministrazione civile a Mentone durante l’occupazione italiana, directeur Giulio Guderzo) et en 2000 (Maria Teresa Vercesi, Fonti e materiali per una storia del fascismo pavese : l’archivio del Federale Giuseppe Frediani (1935-1942), directeur Pietro Angelo Lombardi

[2L’abondance des photos (92) et le reportage-montage de Giuseppe Chiolini intitulé Mentone dalla distruzione alla rinascita attestent sinon de la mégalomanie du commissaire civil, du moins de son souci de se mettre en valeur auprès des autorités supérieures de la CIAF et du ministère des Affaires étrangères.

[3Par exemple, à la date du 24 novembre 1941 on peut lire : « Avec le colonel Natale j’ai longuement parlé de la question des saufs-conduits destinés aux juifs. Il est, comme c’est toujours le cas avec les carabiniers, en opposition avec la Sécurité publique du Pont de l’Union. Les carabiniers voient des espions et des complots partout. Je crois que ces pauvres gens -surtout des femmes et des vieillards- veulent se sauver des griffes allemandes » et le 24 mars 1942 : « Dans l’après-midi est arrivé l’architecte Aschieri avec lequel nous sommes allés au Pont Saint-Louis. Il m’a montré le projet du monument aux morts au champ d’honneur ».

[4Ciano lui avait demandé de virer à la Croix-Rouge polonaise à Rome 80000 lires provenant du budget du Commissariat civil, destinées à favoriser les contacts à Lisbonne. Frediani estime avoir payé ses frictions récurrentes avec les Carabiniers locaux, trop intransigeants à son goût, ainsi qu’avec le commissaire de l’OVRA Barranco, omnipotent à Nice et à Menton.

[5Témoignage de Giacinto Cavallini, confident de Giuseppe Frediani et permanent de l’IPSREC.

[6Frediani avait été secrétaire fédéral de Vérone en 1934-1935 puis de Pavie de 1935 à 1939.

[7Il s’agit du préfet à l’Administration des Territoires occupés, Gian Battista Marziali, siégeant à Turin.

[8Président de la Commission italienne d’armistice avec la France (CIAF).

[9Secrétaire général de la Ville de Menton, expulsé en mars 1942.

[10e premier rapport périodique de Giuseppe Frediani signalait, qu’au 30 septembre 1941, 2905 chantiers étaient terminés, 154 en cours et qu’il n’y avait plus que 420 ouvriers ligures, mais il y a eu jusqu’à 3238 chantiers entrepris et 2000 ouvriers non mentonnais employés sur place, le plus souvent pendulaires.

[11Confusion avec la Place aux Herbes.

[12Président du Comité des Traditions Mentonnaises et responsable de l’Ufficio Rimpatrio e Assistenza auprès du Commissariat civil.

[13Vice-président du Comité des Traditions Mentonnaises et responsable de l’Ufficio tutela dei beni privati auprès du Commissariat civil, puis successeur de Marcel Barneaud au secrétariat général de la Mairie.

[14Les plans du fonds Frediani ne font apparaître que trois sarcophages dominant 24 tombes (il y avait 18 tombes italiennes et 7 françaises dans le cimetière du Trabuquet).

[15Commandant du train armé N°2 détruit le 22 juin 1940 à La Mortola.

[16Cette affirmation est contredite par le fait que le projet fut présenté à la Foire de Milan où se déroula une manifestation irrédentiste, que le principal partisan du projet était le général de la Milice Ezio Garibaldi et que, dans son journal, Frediani nota que »le Duce veut absolument que l’inauguration soit empreinte du plus net esprit antifrançais« .


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