Société d’art et d’Histoire du Mentonnais

Stanislas BONFILS (1823-1909)

dimanche 4 avril 2010 par Louis Caperan-Moreno

Le palais des Beaux-Arts, construit par l’architecte mentonnais Adrien Rey, ouvre ses portes en 1909. Dès le 2 février 1910, François Octobon écrit au maire, François Fontana, « en sa qualité de Mentonnais et d’ami de Stanislas Bonfils récemment décédé », afin que le nom de ce dernier soit donné à la salle du nouveau musée. En vain. Quelque trois quarts de siècle plus tard, en décembre 1989, Jacqueline Martial-Salm, conservateur honoraire des musées, renouvelle ce souhait sans plus de succès.
Au début de l’année dernière, la Société d’Art et d’Histoire du Mentonnais adresse une requête à la ville afin que soient reconnus les mérites de Stanislas Bonfils et du Commandant François Octobon. Lors de sa séance du 22 décembre 2008, le conseil municipal a décidé d’honorer ces deux Mentonnais passionnés de préhistoire en dénommant François Charles Ernest Octobon l’actuelle place du Musée et en attribuant le nom de Stanislas Bonfils au Musée de Préhistoire régionale. A l’occasion du centenaire de sa disparition, Stanislas Bonfils est enfin reconnu par les siens. Il nous a paru utile d’évoquer l’œuvre de cet illustre Mentonnais.

 Stanislas Bonfils (1823-1909)

Stanilsas Bonfils

Natif de Sospel, Jean-Baptiste Bonfiglio épouse à Menton, le 28 janvier 1700, Catherine Longo, originaire de Vintimille. Quatre enfants viennent au monde, dont trois fils qui vont donner une belle descendance. A la fin du XVIIIe siècle, le patronyme est francisé prenant la forme de Bonfils. Cette pratique, entérinée par l’usage, ne fait l’objet d’aucun jugement rectificatif.
Fils de Jacques-Antoine Bonfils, gardien du port et de Jeanne Marie Palmaro, Jacques Stanislas voit le jour à Menton, rue du Bastion, le 3 juillet 1823. A peine âgé de quinze ans, Stanislas Bonfils est engagé en qualité de musicien dans le corps des Carabiniers du prince où il demeure jusqu’au 30 juin 1843. A cette date, il est nommé maître de port en second et assiste son père auquel il succède en 1850.

Passionné par l’histoire de son petit pays, il interroge avec une inlassable curiosité son grand-père paternel, Charles-Antoine Bonfils, vieux capitaine marin qui lui raconte les événements survenus lors de la Révolution française, notamment sa réquisition par les autorités municipales le 18 germinal 2, "afin qu’il aille à Nice avec son bâteau et qu’il rapporte du blé pour la subsistance de la ville qui se trouve dans la plus grande urgence.

Livret de Stanislas Bonfils édité en 1872, sur les outils en silex

« Les récits de l’aïeul lui font revivre les difficultés et les dangers de la navigation au cabotage sur une mer peu sure et les nombreux périls des temps révolutionnaires. Ainsi, c’est avec un amour filial que Stanislas narre dans ses notes les souvenirs de Charles-Antoine et en particulier la conduite du citoyen Gitarello, membre de la Société populaire de Menton. Ce dernier est chargé d’aller présenter à Robespierre le Jeune, de passage à Nice, une liste où figurent les noms d’une vingtaine de notables mentonnais. Après l’avoir parcourue attentivement, le frère du dictateur met la lettre au feu et lui dit : »Veux-tu donc rester seul à Menton ?". Saisi de frayeur, l’apprenti délateur part sans répliquer et, au lieu de revenir à Menton, il se réfugie en Italie.
Stanislas Bonfils ne participe pas aux événements insurrectionnels de 1848. Toutefois, il se voit obligé d’intégrer la garde nationale où il figure comme sergent de la 3e compagnie, sous les ordres directs du capitaine Adamin de Bottini. Lors du rattachement à la France, toujours maître de port, le 1er septembre 1860, il est nommé syndic des gens de mer de 1ère classe au sous-quartier maritime de Menton, poste qu’il occupe jusqu’au mois d’août 1878. Le 1er septembre 1878, il est nommé conservateur du Musée de Menton. Ce n’est que le 6 septembre 1906, qu’il prend sa retraite et se retire à Nice auprès de ses enfants. Il s’éteint le 8 décembre 1909 dans la capitale du Comté.

Stanislas Bonfils avait épousé à Menton, le 10 novembre 1859, Marie-Louise Fornari, qui lui donne trois enfants : Aglaé (1860-1961), Armantine (1864) et Edgar (1866). L’épouse décède le 12 février 1867. Veuf, il ne se remarie pas et élève seul ses enfants.
Tout au long de sa vie, il occupe son temps libre à ses recherches. Ses muses sont l’histoire naturelle, l’archéologie, la préhistoire, l’histoire locale, mais aussi la botanique. Ainsi, en 1879, il est un des fondateurs de la première Exposition horticole et agricole de Menton.

 Le naturaliste

Dès l’âge de dix ans, le jeune Stanislas fréquente le rivage des Rochers rouges, à la Mortola, où il accompagne son père afin de ramasser au couteau dans les roches, quelques douzaines d’arapèdes noblement moussus, que les Mentonasques en leur chantant dialecte appellent les « patèle » et des oursins cueillis dans l’eau calme, à l’aide d’une canne de roseau fraîchement coupée sur place. Et c’est au cours de ces promenades destinées à améliorer la table familiales que, selon son expression, il commence à « gratter la terre » à la recherche de fossiles.

A partir de 1850, autodidacte et naturaliste amateur, il connaît parfaitement la géologie de la région. Il récolte des fossiles dans tous les lieux possibles et initie ainsi une première collection qui sera, des années plus tard, présentée dans son cabinet d’histoire naturelle. En 1878, deux cents fossiles des environs de Menton se composant de diverses espèces de coquillages figurent à l’inventaire de ses collections.

Issu d’une vieille famille du monde de la mer, lié à cet univers par sa profession, les marins et les pêcheurs demeureront toujours ses amis fidèles. D’ailleurs, sa première recherche est consacrée à l’étude des filets de pêche en usage dans les eaux de Nice et de Menton. En 1866, il adresse à l’Exposition de pêche de Boulogne-sur-Mer, un grand tableau présentant tous les types de filets, qui remporte une mention honorable. Il entreprend aussi de réunir des crustacés, des mollusques, des poissons et des oiseaux de la contrée qu’il parvient à conserver dans leur aspect naturel suivant un procédé qu’il a mis au point et qu’il n’a jamais révélé.
Enfin, il établit un rapport sur la propagation d’un parasite qui frappe les agrumes, appelé la morphée. Il destine cette étude à la publication afin d’aider les producteurs locaux. Botaniste à ses heures, il constitue un herbier terrestre de 120 plantes et un herbier marin comprenant 80 algues qui ont malheureusement disparu lors des différents transferts de ses collections.

 L’archéologue

Les fouilles archéologiques intéressent aussi l’infatigable chercheur qui s’en va le long des sentes mentonnaises, toujours muni de sa boîte en bandoulière. Bonfils, dont la vue baisse avec l’âge, a sur lui une petite loupe avec laquelle il étudie ses insectes. Il s’en sert aussi régulièrement pour allumer au soleil les cigarettes de ses amis pêcheurs, tout en leur faisant un petit cours de physique.
En 1865, des travaux de construction d’une villa sont entrepris dans la propriété de Joseph Bellochio, au quartier des Cuses. Au cours du creusement des fondations, les ouvriers mettent à jour plusieurs cercueils en tuiles romaines. Des débris de poteries romaines sont découverts au-dessus de la douane de Garavan ainsi que dans le talus de la voie de chemin de fer entre la vieille ville et la gare. Prévenu trop tard, Bonfils ne peut récupérer qu’un crâne et un fémur. Deux ans plus tard, il découvre deux monnaies romaines à l’effigie de Gordianus Pius dans les assises de l’hôtel des Etrangers que l’on édifie au lieu-dit Prato. Et en 1869, il trouve une nouvelle monnaie qui représente Antonius Augustus Pius dans la tranchée du chemin de fer à l’est de Menton, au quartier Saint-Vincent.

Au Cap-Martin, en 1871, il entreprend la fouille des vestiges de l’ancien monastère Saint-Martin qui remonte au XIe siècle. Bonfils découvre douze caveaux. Il recueille un squelette humain et la tête d’un enfant de six ans environ. Puis, à quelques mètres et à l’extérieur, il dégage les reste d’un tombeau romain renfermant des ossements humains : fragments d’os frontal et de maxillaire inférieur ainsi que des parties de poteries en substance ferrugineuse. Mais, le manque de fonds empêche Bonfils de poursuivre ses investigations.

L’année suivante, dans la carrière de pierre au pied de la tour de Grimaldi, il met à jour une monnaie romaine de Marcus Aurelius. Plus près de Menton, à Carnolès, dans la propriété de l’architecte Victorin Marsang, en 1875, on retrouve deux cercueils immédiatement détruits. Il en récupère un fragment. En 1876, il trouve la tête d’un jeune soldat ainsi qu’un bouton de sa capote portant le faisceau de la République française, dans l’ancien cimetière Saint-Roch. Au même quartier, en 1881, on réalise les fondations de la maison Etienne Bosano, où va s’installer le Crédit Lyonnais ; les ouvriers découvrent plusieurs squelettes et Bonfils en retire deux crânes ainsi qu’une médaille portant le Christ attaché à la colonne. Enfin en 1888, au-dessus de la gare, au quartier Vignasse, on décèle encore trois squelettes en très mauvais état dont un maxillaire inférieur est récupéré par Bonfils.

Tous ces vestiges sont déposés et conservés avec grand soin par Stanislas Bonfils dans son cabinet de curiosités, véritable muséum d’histoire naturelle et de paléontologie.

 Le préhistorien

En 1858, l’archéologue F. Forel, président de la Société d’Histoire de Suisse Romande, entreprend de nouvelles fouilles dans les grottes des Rochers rouges (U Baussé roussé) qui n’ont fait l’objet jusqu’alors que de recherches épisodiques et peu systématiques.

Stanislas Bonfils, qui fréquente les lieux depuis son enfance, préhistorien passionné, suit de très près les diverses investigations entreprises par les chercheurs. Il se met aussi à fouiller les grottes de la frontière et il porte son attention à l’excavation de la Tour aujourd’hui détruite, ainsi qu’à la plus importante, la Barma Grande. En 1865, c’est par la découverte d’un fragment de radius humain qu’il commence sa collection de préhistoire. La petite note qu’il publie en 1872 décrit ce débris et laisse entendre qu’il y a des squelettes entiers dans le dépôt.

Il poursuit ses recherches et le 5 février 1884, il fait une importante découverte à la Barma Grande : un squelette humain de l’époque paléolithique. Sa trouvaille est détruite au cours de la nuit suivante. Il ne peut offrir au musée qu’un crâne fragmentaire, avec une seule mandibule, un tibia ainsi qu’une parure de coquillages, une amulette striée, un silex en forme de faucille trouvés à proximité ou sur le squelette qui sera appelé à partir de 1926 « l’Homme de Bonfils ». Menton Sous la Terreur-1792

Son fidèle disciple, le commandant Octobon s’est ainsi toujours employé à faire reconnaître l’apport de Bonfils : « … aucun des auteurs ayant traité cette question ne lui a donné la part qui lui revient. Son nom a même été effacé systématiquement dans les éditions de 1899 et de 1908 du travail du docteur Verneau, sur »l’Homme de la Barma Grande« . Il est cependant le véritable inventeur du squelette attribué à Jullien dans cet opuscule. En effet par courtoisie, Bonfils avait mis dans son annonce le nom de Jullien en avant parce qu’il avait payé le terrassier… ». Dans une circonstance identique, il met sur son étude concernant les armes en silex, parue en 1872, le nom de L. Smyers, qui n’y a pas collaboré, « … parce qu’il avait payé l’imprimeur ». Et Octobon conclue : « Bonfils était modeste et pauvre ».

 L’historien

Tout au long de sa vie, Bonfils regroupe des notes destinées à la rédaction d’une histoire de Menton qu’il souhaite offrir à la municipalité de son temps. En 1945, dans un rapport concernant ce travail, le commandant Octobon écrit :« … on peut utiliser de ce manuscrit les souvenirs, observations, renseignements tirés des récits de son père et de son grand-père. On peut aussi faire de larges emprunts à des notes concernant l’ancienne topographie de Menton, car ses recherches ont commencé vers 1840 et il a connu sa petite cité pendant toute la période de profondes transformations qui devaient complètement changer la physionomie d’une grande partie des environs du vieux bourg… ».

En effet, par les récits qu’il a recueillis auprès de son père né en 1785 et de son grand-père, qui a vu le jour en 1750, Bonfils connaît des faits remontant à la seconde moitié du XVIIIe siècle et que ses parents ont vécus. On peut regretter qu’il n’ait pas voulu laisser ses impressions de la Révolution de 1848. Il y avait encore autour de lui trop de survivants de cette époque. Il n’en a laissé qu’un résumé sous forme d’éphémérides des événements importants.

Toutes ces recherches sont complétées par des dessins, certes malhabiles mais soucieux de la vérité : les Rochers rouges, la ville sous les Vento, l’ancienne chapelle de la Miséricorde, la place et la chapelle de la Conception, le trophée de La Turbie, la station de Lumone, les ruines du château de Jean II, qui sont conservés à la bibliothèque et au musée dans le fonds Octobon.

 Le créateur du Musée de Menton

En 1867, Stanislas Bonfils souhaite présenter le produit de ses récoltes de fossiles de la région mentonnaise, le résultat de ses fouilles aux grottes de Grimaldi ainsi que les échantillons d’animaux et de plantes qu’il a conservés. Il crée alors dans son propre logement, situé place Napoléon III, actuelle place Clemenceau, un cabinet d’histoire naturelle ouvert au public trois après-midi par semaine.

Les visiteurs sont nombreux : hivernants en villégiature à Menton et érudits de passage qui mettent un point d’honneur à laisser leur carte de visite ou bien à signer le livre d’or du cabinet, conservé actuellement aux Archives Municipales.
Au mois de mai 1875, Bonfils propose ses collections à la ville. En contrepartie, il demande l’emploi de conservateur et de préparateur aux appointements annuels de 1600 francs. Il souhaite aussi pouvoir ouvrir le cabinet aux curieux, mais à mi-temps afin de continuer à enrichir les collections. Enfin, il veut bénéficier d’un local convenable avec un laboratoire de dissection et d’étude. Les démarches sont longues et la délibération du Conseil municipal du 2 mai 1878 lui accorde satisfaction. Ce n’est pas moins de 1413 objets qui sont cédés et constitueront les collections du premier musée de Menton installé dans un local de la mairie de l’époque, l’hôtel Trenca-de-Monléon, place Nationale. Plan de Menton sous les Vento

Membre correspondant des académies de Rhode-Island, aux Etats-Unis et d’Ecosse en 1876, de Cherbourg en 1877, du Tarn et Garonne en 1878, de Cardiff au Pays de Galles en 1880, membre de la Société des Lettres, Sciences et Arts des Alpes-Maritimes en 1881, Stanislas Bonfils est nommé Officier d’Académie en 1898.

A la fin de ses jours, le vieil érudit, modeste et quelque peu effacé, a la joie de transmettre son savoir à un jeune Mentonnais promis à un bel avenir : François Octobon à qui il écrit le 8 avril 1908, « … puisque vous voulez bien m’accorder une part de vos succès, laissez-moi vous dire que je suis fier d’avoir formé un tel élève ; il est digne du maître ; il est en voie même de le dépasser car je vous prédis la plus grande réussite le jour où vous vous déciderez à faire paraître quelque chose d’inédit sur les fameuses grottes de Menton… ».

Cette amitié ne se démentira pas. Sa vie durant, le commandant Octobon rendra hommage à son premier et vieux maître en des termes où percent une certaine affection et un grand respect : « … autour de 1890, il amenait souvent un jeune garçon de neuf ans qui s’intéressait déjà aux choses du passé et que passionnaient les causeries relatives à la Préhistoire encore à ses débuts… ».

Il ne se doutaient, ni l’un ni l’autre, que le jeune François Octobon consacrerait une partie de sa longue vie à ces études.

 [1]

[1Sources :

  • Archives Municipales de Menton – Fonds Octobon – Série 3S.
  • Bibliothèque municipale de Menton – Fonds Octobon – Dossiers 4 à 7.
  • Martial-Salm J-G. : Les Origines du Musée municipal. Païs Mentounasc n°35, septembre 1985 ; Stanislas Bonfils, créateur du Musée de Menton. Païs Mentounasc n°52, décembre 1989.
  • Octobon R. : Le commandant François Charles Ernest Octobon (1881-1969) - Article de 1970.

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