Société d’art et d’Histoire du Mentonnais

La vie quotidienne des Mentonnais pendant l’Evacuation

samedi 8 janvier 2011 par Madeleine PIRRONI

A Roquebrune...

On nous avait dit qu’il fallait qu’on soit tous dans la cour du « Cercle Jeanne d’Arc »à 21 h précises et de ne prendre que le strict minimum. A cause des bombardements il fallait rouler de nuit. Vers 23 h des cars et des camions de l’armée sont venus nous chercher. J’ai vu maman pleurer et j’ai entendu les grandes personnes dirent : « Qu’est ce qu’on va devenir ? ». Nous les enfants on ne réalisait pas, ce qui nous peinait, c’était de laisser notre chienne Diane et notre chatte avec ses chatons. Arrivés à Cannes on nous a conduit
au milieu de la nuit, dans un grand hôtel de Cannes « Le Méditerranée » qui se trouve sur la Croisette. Malgré ce grand luxe, cela ne nous empêchait pas d’aller, tous les jours, faire une heure de queue devant « la soupe populaire » tendre nos gamelles pour recevoir un peu de nourriture chaude. Mon père et ma mère étaient soucieux car ils n’avaient aucune nouvelle de leurs parents. Deux jours plus tard on les a tous retrouvés devant la soupe populaire ; Eux, les pauvres, ils étaient partis la nuit à pied sous les bombardements, notre grand-mère ne pouvait plus suivre et ma tante Angèle l’avait portée sur son dos jusqu’au village de Peille où des camions militaires les attendaient pour les conduire à Cannes. Quelques semaines plus tard, les Italiens ont occupé Menton. Donc, il a fallu encore repartir, mais cette fois, dans des trains de marchandises. Le plancher était recouvert de paille pour qu’on puisse dormir. Les gens rouspétaient car, disaient-ils, ils nous prennent pour des bestiaux. En les écoutant, je pensais qu’ils n’avaient pas tout à fait tort. Mais pour nous, cela ne nous dérangeait pas car ce n’était pas la première fois, quand les vaches allaient avoir leurs veaux, maman nous couchait dans la paille, sous le hangar mais nous avions au moins des couvertures pour nous couvrir.

La cueillette des olives

Et puis nous étions jeunes, on n’avait jamais connu la guerre, pour moi c’était une aventure ! Après trois jours de voyage, c’était long car les trains s’arrêtaient souvent, d’abord pour laisser passer les troupes, et puis pour nous ravitailler, nous voilà arrivés à Ille sur Têt (Pyrénées Orientales). On nous avait parqués dans de grandes bâtisses. Et à nouveau, la paille nous attendait pour dormir. La nuit suivant notre arrivée, Simone a dû être hospitalisée. On craignait une méningite. Maman ne quittait pas le chevet de ma sœur. Elle m’avait confiée à la famille Faraut. Je dormais près de Madeleine. Une quinzaine de jours après, il a fallu repartir. Un matin, le maire du village, une feuille à la main, faisait l’appel. Les familles Valgelata, Manera (la sœur de Lautier et Faraut), Lorenzi, Raimondi, etc…montaient dans ces camions.

Et nous voilà repartis. Quelques heures plus tard, on arrivait sur une grande place, c’était le village de St Hyppolite, à une dizaine de kilomètres de Perpignan. Les marins, les aviateurs qui étaient cantonnés dans ce village nous ont tendu les mains pour nous aider à descendre des camions, et nous ont accompagnés dans des maisons que les gens du village avaient mises à la disposition des réfugiés. Quand nous avons pris possession de ce qui devait devenir momentanément notre chez nous, tout était propre, les lits étaient faits, les armoires à linge sentaient bon le propre, les placards remplis de provisions.

Août 1940 - Maison Fontès rue v hugo/A Peglion

Nous étions morts de fatigue. Après avoir dormi pendant plusieurs jours sur la paille, on n’avait qu’une hâte : s’allonger sur un lit. Les gens du village étaient très accueillants, généreux. Au fil des jours tout le monde se connaissait. On était devenu leurs amis. On allait les aider à la cueillette des abricots, des pêches et des premiers raisins. J’avais 13 ans et ½, ma sœur en avait 16, elle flirtait avec un lieutenant de l’armée de l’air, Pierre Guilloti, il était originaire de Dijon. Pour lui, c’était sérieux, il aimait beaucoup Simone. Par la suite, ils se sont écrit pendant plusieurs mois ; elle recevait de jolis cadeaux. Et puis… ? Je ne sais comment cela s’est terminé. Simone ne se confiait pas. Quant à moi, j’allais souvent avec tante Louise, la sœur de Laly Faraut, toujours rigolote, des histoires drôles à raconter. Elle se disait voyante, sa canne à la main. Avec elle je parcourais les villages alentours pour prédire l’avenir au moyen de jeux de cartes. Elle était très demandée. Nous revenions toujours les bras chargés de provisions. Qu’est-ce qu’on a pu rire toutes les deux ! Un jour en me regardant, elle me dit : « Tu vois, toi tu vas épouser un jeune homme en uniforme  ». J’y ai longtemps cru. A moins qu’un maillot de foot, une culotte, des chaussures à crampons, étaient l’uniforme qu’elle m’avait prédit. Alors je peux affirmer qu’elle ne s’était pas trompée.

Août 1940 - Rue Albini

Trois mois plus tard on nous a dit qu’on pouvait rentrer chez nous, mais sous l’occupation italienne. Nous étions tous très heureux de rentrer enfin chez nous, mais en même temps tristes de quitter des gens si accueillants, si généreux avec nous tous les réfugiés. Le jour du départ tous les gens du village étaient venus nous voir partir.
Quand le village a disparu à nos yeux, une page de ma vie était tournée. A notre arrivée un triste spectacle nous attendait : la maison à moitié détruite par les bombardements, le beau linge de maman avait disparu des armoires, notre brave chienne Diane morte tuée à coup de pierres peut-être pour avoir voulu empêcher les gens de nous voler. Que de larmes nous avons versées ! Nous n’avions nulle part où aller.


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