Société d’art et d’Histoire du Mentonnais

Aperçu sur la population de Menton en 1860

samedi 14 mai 2011 par Rolland GHERSI

Lorsque Menton est devenue française en 1861, par suite des accords passés à Plombières entre Napoléon III et Cavour - qui avait quelques difficultés à offrir au « guichetier des Alpes », le roi de Sardaigne, la couronne d’Italie - elle avait connu deux annexions depuis 1793 : celle des Français d’abord, durant vingt ans, et depuis 1848, celle, de fait, du roi de Sardaigne, « protecteur des Villes libres de Menton et Roquebrune ».

Dans sa brillante thèse de doctorat, « Menton sous la Révolution et l’Empire (1793-1814) », publiée en deux volumes en 1980 et 1989, Jean-Louis Caserio avait étudié la population, en citant les travaux de Louis Caperan, son « Histoire de la population mentonnaise, 1651-1792 » (mémoire de maîtrise, 1975) et « Menton en 1817 » (Recherches régionales n°1, 1976).

Deux documents administratifs déposés aux Archives municipales fournissent quelques éléments sur la population de 1860 : le recensement de 1857 et une liste électorale de 1860. En 1857, on décompte 4.837 habitants. Parmi eux, 18,2 % sont nés sous d’autres cieux. Ces 882 fourestié - ceux qui ne sont pas nés à Menton – ne viennent pas toujours de bien loin.

Les communes du « pays mentonnais » sont bien représentées : Castellar (38), Gorbio (21), Roquebrune (20), Castillon (5). Dans le reste du Comté de Nice – et à Monaco - sont nés 168 autres résidents mentonnais. Outre ces Nissarts, le plus fort contingent vient des autres terres du royaume de Sardaigne : 51 Piémontais et 338 Ligures, dont 149 viennent de Vintimille. Au total, cela fait 641 « Sardes ». On compte par ailleurs 88 ressortissants des autres Etats qui vont composer l’Italie, 99 résidents mentonnais qui sont nés en France, mais dont le patronyme trahit parfois l’origine (Bosano, Imbert, Laurenti, Rocca…). Enfin, la présence de 53 Européens et d’un Américain indique que le temps du tourisme a déjà commencé. 32 Britanniques, 16 Suisses, 3 Allemands et 2 Russes sont ainsi recensés.

Le Kiosque et les jardins à l'embouchure du Careï La diversité des patronymes relevés permet de souligner un trait important : le va-et-vient des populations, venues de la mer bien entendu, mais surtout du haut-pays voisin. Parmi les 329 patronymes, 24 comprennent plus de 9 personnes : ANFOSSO (12), ANRIGO (19), BARELLO (12), BIANCARD (15) BONNAUD (10), BONO (11), BOSANO (16), CARBONE (12), CARENSO (15), CARLES (12), FARALDO (32), FAUTRIER (13), FORNARI (20), GHIENA (14), GIOAN (24), IMBERT (17), LAURENTI (23), OTTO (29), PALMARO (43), RASPALDO (22), ROCCA (14), SAISSI (10), VALETTA (42), VIALE (23).

Bien entendu, ceci n’indique pas l’antériorité de ces familles, mais leur vitalité démographique. Par contre, 157 familles ne sont représentées que par un seul individu, fraîchement arrivé.
La liste électorale ne comprend que les 1281 hommes majeurs de 21 ans qui se sont fait inscrire. Ils indiquent leurs professions, ce qui permet d’établir une répartition socio-professionnelle. L’empreinte rurale reste forte. Les 359 cultivateurs nourrissent la population et vendent encore les agrumes à l’exportation. 167 Mentonnais sont journaliers, et ne disposent donc que de la force de leurs bras. 41% de la population travaille donc la terre. On relève aussi 141 marins et 43 capitaines marins ; les gens de mer sont encore très nombreux, le transport par rail attendra l’arrivée du chemin de fer.

La diversité des activités commerciales, artisanales et libérales témoigne de l’essor de la cité, devenue une petite ville, puisque 334 hommes déclarent des professions diverses. La bourgeoisie mentonnaise comprend ainsi 10 personnes dans les métiers de justice (4 avocats, 2 huissiers, 2 experts publics, 1 notaire, 1 syndic des gens de mer), 5 dans les professions de santé (1 chirurgien, 2 médecins, 2 pharmaciens), 6 dans la restauration (3 aubergistes, 3 cafetiers), 37 dans le négoce (20 négociants, 9 marchands, 6 marchands de vin, 1 marchand de fer, 1 marchand de ferraille). Cachet : Menton et Roquebrune Villes Libres
On dénombre encore 18 ecclésiastiques (1 curé, 3 chanoines, 14 prêtres) et de nombreux commerçants-artisans, dans l’alimentation (21 boulangers, 1 boucher, 1 charcutier, 2 liquoristes, 2 fabricants de vermicelles), dans l’habillement (36 cordonniers et 1 bottier, 12 tailleurs et 1 tisserand, mais aussi 10 perruquiers, 2 coiffeurs, 2 parfumeurs), comme dans les métiers de bois, de corde, de fer et de pierre (23 caissiers, 1 chaisier, 9 charpentiers, 2 cloutiers, 1 cordier, 1 emballeur, 1 fabricant de chaises, 1 fabricant de cordes, 3 forgerons, 3 maîtres maçons, 21 maçons, 3 maréchaux-ferrant, 35 menuisiers, 4 scieurs de long, 1 sellier, 9 serruriers, 2 tailleurs de pierres, 1 tapissier, 10 tonneliers, 1 voilier). Les transports occupent 8 individus (1 carrossier, 3 charretiers, 2 cochers, 2 voituriers), tandis que le petit monde domestique emploie 12 personnes (1 garçon d’hôtel, 6 commis, 3 courtiers, 2 domestiques), ainsi que 14 portefaix. On compte enfin 1 mécanicien : mais que faisait-il donc ? Et à quoi s’affairaient les 10 perruquiers ?

La liste des 92 agents de l’Etat et communaux fournit un renseignement qui n’est pas sans intérêt. En effet, si les agents communaux sont surtout des Mentonnais qui ont été apparemment maintenus dans leurs fonctions, il n’en est pas de même des 52 agents des douanes, des 3 policiers, des 7 gendarmes ou du directeur du télégraphe, presque tous Français. Mais oui, Menton n’est pas encore française - et ne le deviendra que l’année suivante, le 22 mai 1861 - mais les fonctionnaires français sont là, et ils votent, de même que les autres inscrits sont appelés à voter aux élections – françaises - de 1860. Parmi ces fonctionnaires, on peut relever le nom de Moulin, qui épousera une comtesse Maraldi, du commandant Octobon, archéologue de grand mérite, ou de Jourdan, qui n’était pas encore mécanicien. La comparaison des deux listes autorise une étude plus approfondie : rechercher par exemple ce que sont devenus les 114 Mentonnais qui ont demandé à demeurer Monégasques, ou ceux, souvent des fonctionnaires, qui demandèrent la nationalité sarde.

Mme Mercier, suissesse, est toujours attaché à Menton. Cette dame avait en 1860 deux ancêtres habitant à Garavan, tous deux enterrés au Casté, Honoré Lorenzi et Marie-Françoise German. La vie des quatre enfants de ce couple illustre bien celle des nouveaux Mentonnais. Maurice est parti travailler, et vivre, à Londres. Léocadie s’est mariée à Marseille, Eléonore est demeurée à Menton, où elle gérait son restaurant à Garavan, et Laurence a épousé un Suisse qui travaillait à Nice, et l’a suivi quand il est rentré au pays.

Ainsi, 150 ans après, leurs descendants sont devenus français, d’autres sont suisses ou anglais. Mme Mercier garde précieusement une lettre datée du 27 février 1894, du préfet des Alpes-Maritimes, précisant qu’Honoré Lorenzi est né le 20 février 1839 à Garavan, paroisse de Grimaldi, commune de Vintimille, et qu’il est devenu français en vertu de l’article 6 du Traité du 24 mars 1860, n’ayant pas revendiqué la nationalité sarde. Un problème juridique pourrait se poser : les habitants de Garavan, commune de Vintimille, n’ayant pas pris part au vote, est-ce que leur quartier est bien devenu français ? Rassurez-vous, Garavan est bien en France, les trois nations signataires des traités de 1860 et 1861 en ont convenu ainsi, et les Mentonnais sont fiers d’être français, quelques soient leurs origines.


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